Vancouver, le 15 avril 2010
Notes pour une allocution au Club canadien de
Vancouver – Remise du prix Baldwin-Lafontaine
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles
Seul le texte prononcé fait foi
Je suis très heureux d’être ici, en Colombie-Britannique. J’ai fait mon premier voyage dans la province à titre de commissaire à peine quelques jours après mon entrée en poste, et j'ai été alors extrêmement impressionné par l’énergie et la vitalité de la communauté franco-colombienne. C’est d'ailleurs une impression qui ne s’est jamais démentie et que j’ai pu constater de nouveau lors de mon passage dans la région, pendant les Jeux olympiques.
C’était à l'occasion de cette visite, en 2006, que j’ai eu mes premières conversations avec les membres du Comité organisateur des Jeux olympiques et paralympiques de 2010 à Vancouver (le COVAN) au sujet de la présence du français aux Jeux. Par la suite, le Commissariat a effectué une étude sur le sujet, puis a mené une campagne de sensibilisation et a fait un suivi à l’étude. On sait fort bien que la cérémonie d’ouverture a comporté certaines lacunes à ce chapitre, mais grâce au travail de tout le monde – vos associations, la Fondation canadienne pour le dialogue des cultures, le gouvernement fédéral et même les commanditaires du secteur privé – les visiteurs sur place ont pu constater des succès remarquables.
L’affichage, la signalisation, les annonces, l’accueil et la couverture télévisuelle étaient le plus souvent offerts dans les deux langues, et des services de traduction et d’interprétation étaient disponibles. Et, grâce à la Place de la francophonie et au Festival du Bois, à Maillardville, on a également pu fêter tout cela en français. Il est malheureux que ceux et celles qui ont vu la cérémonie d’ouverture sur le petit écran n'aient pu par la suite constater la place qu’ont occupée les deux langues officielles durant les épreuves et au sein des installations des Jeux.
Je suis particulièrement fier de recevoir le prix Baldwin-LaFontaine parce que ces deux hommes, Louis-Hippolyte LaFontaine et Robert Baldwin, sont, en quelque sorte, les pères fondateurs de la dualité linguistique et de la démocratie au Canada.
Il y a 60 ans, un historien a écrit que les évènements des années 1830 et 1840 avaient été ceux dont on avait le plus discuté parmi tous les faits marquants de l’histoire canadienne, à l’exception de la Conquête. Mais l’histoire a évolué et, pendant le demi-siècle qui a suivi, les historiens ont été davantage intéressés par l’histoire sociale.
En 1998, Bob Rae et John Ralston Saul se sont intéressés aux deux hommes qui formaient un partenariat remarquable. En 1999, le Parlement canadien a célébré le 150e anniversaire de la signature du Projet de loi sur les pertes de la rébellion, qui a consacré l’autorité des élus. Par la suite, Saul a inauguré les conférences annuelles LaFontaine-Baldwin pour célébrer l'œuvre de ces deux hommes d'exception.
Comme Saul l'a expliqué, LaFontaine et Baldwin étaient tous deux des réformistes. Baldwin avait adopté une position modérée pendant les rébellions de 1837-1838, coincé entre les rebelles et le Family Compact, tandis que LaFontaine avait appuyé les insurrections. Par la suite, au cours des années 1840, les deux hommes politiques sont devenus non seulement des alliés, mais aussi des amis intimes.
Les années qui ont suivi les deux rébellions ratées et la formule bâclée de Lord Durham pour assimiler les Canadiens français dans l’Union furent une période capitale dans la création de Canada. Selon Saul, « la coalition qu’ont tentée Mackenzie et Papineau et qu’ont réussie Lafontaine et Baldwin constitue le fondement de la sensibilité canadienne1 ».
Dans la même veine, Rae a écrit : « The federal idea in Canada owes precisely nothing to Durham and everything to Baldwin and LaFontaine and their successors2. » Dans son Adresse aux électeurs de Terrebonne, en 1840, La Fontaine fit la déclaration suivante, en appui à l’égalité sociale et économique :
Pour nous empêcher d’en jouir, il faudrait détruire l’égalité sociale qui forme le caractère distinctif tant de la population du Haut-Canada que celle du Bas-Canada. Car cette égalité sociale doit nécessairement amener notre liberté politique […] Il ne peut exister au Canada aucune caste privilégiée, en dehors et au-dessus de la masse de ses habitants3.
Lorsque le gouverneur Sydenham a expulsé LaFontaine de l’Assemblée, Baldwin a renoncé à son mandat pour l’une des deux circonscriptions qu’il représentait et a demandé ensuite aux électeurs de York d’élire son ami.
En 1843, pour avancer la cause du gouvernement responsable, LaFontaine a insisté pour que Baldwin fasse partie de son équipe de députés francophones4. Par la suite, lorsque les conservateurs l’ont défait, LaFontaine lui a rendu la pareille en lui offrant le siège de Rimouski, la même année.
Baldwin s’est acquitté de son mandat avec sérieux et a même demandé à LaFontaine, en 1844, de l’aider à choisir une école française pour son fils : « Je ne dois pas l’exposer à l’humiliation que j’éprouve moi-même en raison de ma méconnaissance du français5. »
Il ne faut pas oublier qu’en plus de s’être battu pour la démocratie LaFontaine a aussi mené une lutte pour la langue française au sein même de l'Assemblée.
En 1842, LaFontaine a défié la règle interdisant le français à l'Assemblée et, quand un député lui a demandé de parler en anglais, il a répondu ainsi :
L’honorable député a-t-il oublié que j’appartiens à la nationalité si injustement traitée par l’Acte d’Union? Il me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle le premier discours que j’aie à prononcer dans cette Chambre. Je me défie de mon habilité à parler la langue anglaise, mais, lors même que je la parlerais aussi facilement qu’un Anglais, je n’en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens-français, ne fût-ce pour protester solennellement contre cette cruelle injustice de cette partie de l’Acte d’Union qui tend à proscrire la langue maternelle d’une moitié de la population du Canada. Je dois cela à mes compatriotes, je le dois à moi-même6.
C’était le début de la tradition de gestion politique dualiste qui a marqué le leadership réussi de John A. Macdonald, Wilfrid Laurier, William Lyon Mackenzie King, Lester Pearson, Pierre Trudeau, Brian Mulroney et Jean Chrétien : un leadership qui a réussi à inclure une forte représentation anglophone et francophone.
On parle beaucoup de l’incompréhension, de la division et de l’hostilité entre les groupes linguistiques au Canada. Mais une tout autre tradition a commencé avec LaFontaine et Baldwin : une tradition de collaboration, d’ouverture et d’inclusion.
Ici, en Colombie-Britannique, cette tradition se poursuit dans l’ensemble de la population, laquelle accueille les cultures et les groupes linguistiques ayant choisi de faire leur vie dans l’Ouest canadien.
Vous faites les choses différemment ici : tous les habitants de la province travaillent ensemble afin de voir de quelle façon chacun peut contribuer au bien commun. Anglophones et francophones se côtoient en harmonie. Cette entente est manifeste dans l’intérêt que vous accordez aux programmes d’immersion à tous les niveaux, le rôle important des organismes francophones au sein de l’industrie du tourisme ainsi que dans votre accueil chaleureux des divers groupes et organismes francophones.
Par l'honneur que je reçois aujourd'hui, je ressens un attachement à votre communauté et je suis très heureux de me compter parmi les récipiendaires d’un prix qui reconnaît l’importance de jeter des ponts entre les communautés francophones et anglophones qui composent notre pays, ainsi que celle de la dualité linguistique ici, en Colombie-Britannique, et dans le pays.
Merci
1 John Ralston Saul, Réflexions d’un frère siamois : Le Canada à l’aube du XXIe siècle, Montréal, Boréal, 1998, p. 74.
2 Bob Rae, The Three Questions; Prosperity and the Public Good, Toronto, Penguin, 1998, p. 142-143.
3 Cité par John Ralston Saul, op. cit., p. 139.
4 J. M. S. Careless, The Union of the Canadas: The Growth of Canadian Institutions 1841-1857, Toronto, McClelland and Stewart, 1967, p. 67.
5 Cité dans Graham Fraser, Sorry I don’t speak French, Montréal, Boréal, 2007, p. 28.
6 L’Aurore des Canadas, le 27 septembre 1842, cité dans Jacques Monet, s.j., The Last Cannon Shot: A Study of French-Canadian Nationalism, 1837-1850, Toronto, University of Toronto Press, 1969, p. 197.


