Montréal, le 18 mars 2010
Notes pour une allocution au Pré-congrès national de Metropolis sur
l’immigration francophone au Canada
Graham Fraser - Commissaire aux langues officielles
Seul le texte prononcé fait foi
Mesdames et messieurs, chers amis, bonjour.
J’aimerais d’abord remercier Metropolis et la Conférence ministérielle sur la francophonie canadienne de m’offrir cette occasion de participer à vos travaux. J’apprécie l’occasion de partager avec vous certaines de mes réflexions, mais également de revoir des gens avec qui j’ai eu maintes discussions passionnantes au cours des dernières années.
Je sais qu’un grand nombre d’entre vous sont à l’œuvre, depuis plusieurs années, sur des projets portant sur différents aspects de l’immigration francophone. Je crois que l’on peut s’entendre pour dire que des progrès importants sont accomplis.
Voilà dix ans, l’immigration francophone dans les régions différentes du Canada n’était pas au programme politique et administratif. On ne voulait pas en entendre parler, encore moins y investir.
Les choses ont changé, et ce, grâce à l’engagement, voire l’entêtement, de certains. Les choses se déroulent souvent ainsi dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire. Cependant, il y a également une réalité que des francophones d’un peu partout dans le monde ont déjà choisi de vivre au sein des communautés francophones et acadiennes, et ce, depuis fort longtemps. Les leaders communautaires ont dû reconnaître le phénomène et la nécessité d’intervenir pour accueillir et faciliter l’inclusion des diverses facettes de la francophonie canadienne. Une fois que les communautés y ont vu une voie d’avenir, cette initiative a créé l’élan nécessaire pour engager les plus récalcitrants.
La rencontre d’aujourd’hui est le reflet de cet élan. Metropolis n’est plus un modeste rassemblement de chercheurs avant-gardistes. Les participants proviennent désormais de ministères gouvernementaux, d’associations communautaires et d’organismes subventionnaires, et ils retourneront dans leurs communautés et à leur travail avec des idées neuves, une motivation renouvelée et un réseau de contacts élargi.
Le congrès est plus politique que jamais. Les représentants des gouvernements provinciaux et fédéral viennent y chercher des idées qui les orienteront dans leurs politiques. Il faut aussi tenir compte des engagements financiers. Aujourd’hui, la question a suffisamment de poids sur le plan politique pour qu’on s’y oppose à l’occasion.
Heureusement, la question se pose en termes simples : les communautés francophones forment 4,4 p. 100 de la population canadienne, mais représentent moins de 2 p. 100 du taux d’immigration. De plus, bien souvent les communautés ne disposent pas de toutes les ressources requises pour intégrer complètement ces immigrants. Nous devons améliorer la situation pour que la francophonie canadienne puisse se développer dans toutes les régions du pays. Il en résulterait un meilleur équilibre entre la dualité linguistique et la diversité culturelle. C’est là le cœur de la question.
Admettre cette prémisse soulève de nombreuses questions et offre de nombreuses options en matière de politiques, dans un contexte relativement complexe. C’est la raison pour laquelle la recherche est importante, et celle de notre présence ici aujourd’hui.
Le défi est de taille. Sur le plan existentiel, comment élargir le sens du « nous »? Comment améliorer le sens d’appartenance à une communauté? Comment accueillir, intégrer et retenir des immigrants qui n’ont pas vécu les luttes de survie et les revendications communautaires? Comment faire en sorte qu’ « eux » et « vous » trouvent leur place au sein du « nous »?
Ce défi n’est pas l’apanage des communautés de langue française. C’est un thème récurrent dans l’histoire de notre pays. Nous avons souvent fait planer un climat semblable à celui qui prévalait au Canada avant la Confédération, climat que feu l’historien Arthur R. M. Lower qualifiait de haine élevée au rang de vertu, le Canada étant un creuset de croyances et de préjugés.
D’une génération à l’autre, le Canada a intégré des groupes d’immigrants que l’on considérait au début avec dédain comme d’éternels étrangers. La société canadienne a depuis élargi sa vision culturelle, de sorte que les tensions entre les protestants et les catholiques, la discrimination contre les Juifs et les préjugés contre les Afro-Canadiens se sont atténués graduellement et ne sont plus considérés comme socialement acceptables par la majorité des Canadiens. Le nouveau défi consiste à s’assurer que la célébration du Ramadan devienne aussi normale et aussi respectée que l’observation du carême ou la fête de Yom Kippour.
La première phase de l’inclusion des nouveaux arrivants francophones devait avoir lieu au sein des communautés elles-mêmes. Comme le disait le chercheur franco‑ontarien Benoît Cazabon voilà déjà 15 ans : « il faudra apprendre comment se construire une communauté fondée sur les différences d'origine et la commune volonté de vivre ensemble1. »
Il y a partout dans les communautés francophones des signes évidents que cet apprentissage est bien avancé.
Quand on y pense, les communautés francophones et acadiennes ont pris le virage identitaire très rapidement et avec aisance. C’est un phénomène remarquable qui vaut la peine d’être souligné. J’aimerais vous entendre là-dessus, mais pour ma part je vois quatre raisons principales qui ont permis cette transformation.
D’abord, il y a une reconnaissance de l’engagement d’un grand nombre de nouveaux arrivants à l’égard de la langue française et du maintien de leur culture. Lorsque l’on constate qu’après quelques générations, des membres de communautés culturelles continuent à parler français et à célébrer leur patrimoine, il y a là une résilience que les francophones du Canada reconnaissent.
Aussi, une grande partie des réseaux associatifs et académiques francophones ont fait de l’immigration un enjeu prioritaire. Depuis mon entrée en poste, je me suis assuré de visiter le plus grand nombre de communautés possible. Presque partout, on m’a souligné l’importance que prenait la diversité francophone dans le développement de la communauté. Le leadership communautaire lui-même a changé. Beaucoup plus qu’avant, on trouve parmi les porte-parole et les dirigeants des groupes communautaires des gens qui ont des racines ailleurs qu’au Canada.
Il ne faut jamais sous-estimer l’importance du milieu associatif dans l’intégration des immigrants. L’été dernier, j’étais ému d’entendre un professeur universitaire d’origine algérienne dans la péninsule acadienne raconter son expérience. N’eut-il pas été pour le mouvement scout, disait-il, il serait retourné en Algérie… ce qui aurait été une grande perte pour la communauté acadienne, et le Canada.
Sans nier le fait qu’il reste encore du chemin à faire, l’ouverture dont la population canadienne fait preuve a permis de relever le défi de la diversité avec succès2. Les communautés francophones doivent certes développer leurs propres modèles d’intégration, mais elles peuvent s’appuyer sur cette culture favorable à l’immigration et son apport au pays.
Finalement, la recherche est venue appuyer ce mouvement. Il était grand temps de déceler les liens qui existent entre intégration et vitalité communautaire. Certains chercheurs ont relevé avec précision la présence de différents groupes culturels déjà présents, leur relation avec la langue et les conditions qui les poussaient à rester, partir ou s’assimiler. La diversité francophone est un enjeu où les chercheurs ont eu beaucoup d’influence quant au leadership associatif et à l’action des gouvernements.
On peut donc tirer parti d’une base solide, celle de communautés engagées, pleinement conscientes de ce qu’elles cherchent à accomplir. Mon équipe l’a d’ailleurs constaté lors de la préparation de séries d’études de cas sur la vitalité communautaire effectuées au cours des dernières années. L’immigration a été identifiée comme un secteur de développement important dans toutes les communautés étudiées : la communauté francophone de la région de Sudbury, celles de Halifax, Winnipeg, Calgary, et de la Colombie-Britannique, les communautés rurales de la Saskatchewan et les diverses communautés anglophones du Québec que nous avons étudiées. Dans presque tous les cas, un lien direct a été fait entre une plus grande diversité de la communauté et sa vitalité. Ces études sur la vitalité communautaire sont sur le site Web du Commissariat, à l’exception de celles sur Calgary et la Colombie-Britannique, qui seront publiées dans quelques semaines.
Cependant, et ce, depuis plusieurs années, la discussion va bien au-delà des organisations communautaires et du milieu de la recherche. Il est tout à fait normal que les discussions d’aujourd’hui fassent une grande place à la collaboration avec les différents paliers de gouvernement, qui s’intéressent depuis quelque temps à la question de l’immigration au sein des communautés de langue officielle.
Citoyenneté et immigration Canada ainsi que Patrimoine canadien sont très actifs à ce chapitre depuis une dizaine d’années, par l’entremise du Comité directeur sur les communautés francophones en situation minoritaire. Certaines provinces sont engagées dans cette initiative depuis le début, tandis que d’autres se sont penchées sur cette question dans le cadre des relations qu’elles entretiennent avec leur communauté francophone.
Cette collaboration est d’une importance capitale. L’accueil des immigrants et leur intégration au sein des communautés francophones sont associés à un large éventail de services et de politiques, de la formation aux soins de santé, en passant par l’aide au logement et aux réfugiés. Tout cela serait impossible sans la participation de tous les paliers de gouvernement. Dans certaines régions, comme au Nouveau-Brunswick, les villes se sont aussi révélées des partenaires précieux.
Les exemples de réussite et les pratiques exemplaires dont nous disposons à l’heure actuelle reflètent l’importance de cette collaboration aux facettes multiples. À titre d’exemple, la communauté franco-manitobaine a collaboré avec les gouvernements provincial et fédéral afin de mettre sur pied une stratégie d’intégration efficace. L’Accueil francophone est devenu au Manitoba un point de contact initial fort utile pour les francophones arrivant de l’étranger.
On accueille les immigrants francophones à l’aéroport et on leur trouve un hébergement temporaire. On inscrit les enfants à l’école française. On suit leurs progrès de près durant plusieurs mois tandis qu’ils apprennent de leurs bonnes, et moins bonnes, expériences.
Les services gouvernementaux sont bien coordonnés, et on établit des liens avec des entreprises locales. La Société franco-manitobaine a consacré une grande partie de ses efforts à ce volet, et les résultats sont une grande source de fierté pour son président, Ibrahima Diallo.
En outre, la communauté franco-manitobaine a participé aux missions commerciales de la province à l’extérieur du pays. Pour la province, c’est une façon de faire valoir sa communauté francophone comme un atout auprès des investisseurs potentiels. Pour la communauté, il s’agit d’une occasion de développement économique et de la possibilité d’exploiter le réseau de contacts et les compétences qu’elle a acquis grâce à l’immigration.
Je ne veux pas dire ici que l’exemple du Manitoba devrait être suivi partout. Mais j’ai observé des exemples où des immigrants francophones n’ont pas été accueillis en français, et ne savaient pas qu’il y avait des services médicaux, des centres communautaires ou des écoles françaises dans leurs communautés d’accueil. Et quand ils l’ont appris, ils avaient déjà un médecin, un centre communautaire et une école – tous dans la communauté majoritaire anglophone.
D’autres communautés ont appliqué des modèles différents et commencent à voir leurs efforts se concrétiser. Ce qui me semble important à retenir est que les histoires à succès semblent avoir certains points en commun, tels un engagement fort du leadership communautaire et la coordination du travail entre les chercheurs, les gouvernements et le milieu d’affaires. Là où ces conditions gagnantes sont réunies, les pratiques qui s’y développent valent la peine d’être partagées.
Dans cet esprit de partage, je m’intéresse particulièrement aux initiatives de la communauté anglophone du Québec qui pourraient servir d’inspiration aux communautés francophones et acadiennes. Il existe une très longue tradition d’intégration non seulement ici à Montréal, mais dans des milieux aussi divers que l’Estrie ou la Gaspésie. Le contexte québécois est certes unique, mais c’est justement de cette particularité que peuvent jaillir les idées novatrices. Les francophones du Canada connaissent bien ce phénomène d’innovation par la différence.
Je ne pense pas exagérer en disant que le Canada est en période de réflexion intense concernant son approche à la diversité et l’immigration. Statistique Canada nous a rappelé récemment que la population du pays continuera à se diversifier à un rythme accéléré. Les débats qui ont lieu sur différents modèles de multiculturalisme, d’interculturalisme et de pluralisme font partie du paysage social du Canada depuis un certain temps. C’est une discussion qui se poursuivra avec un sentiment d’urgence accru.
Les anglophones du Québec et les francophones de tout le pays ont une contribution importante à apporter à cette conversation. L’histoire linguistique du Canada en est une d’accommodements et de respect qui nous a permis d’apprendre à vivre et à construire un pays ensemble. Je crois profondément que ce n’est pas par hasard si l’un des pays ayant porté le plus d’attention à sa situation linguistique est également l’un des pays les plus ouverts à la diversité.
Des ponts entre deux grandes collectivités linguistiques, nos deux langues officielles, sont aujourd’hui également un instrument de communication entre les Canadiens de toutes les origines. Les nouveaux arrivants sont nombreux à comprendre cette dynamique, comme en témoigne la popularité des programmes d’immersion française dans des régions comme le grand Vancouver.
Nos deux plus récentes gouverneures générales, Adrienne Clarkson et Michaëlle Jean, illustrent parfaitement bien la manière dont la langue et la culture se rejoignent au Canada. Toutes deux arrivées au pays comme réfugiées, elles ont choisi non seulement d’apprendre les deux langues officielles, mais de les parler avec éloquence. En quelque sorte, elles sont le symbole d’un pays multiculturel où la conversation a lieu dans ses deux langues officielles.
C’est, à mon sens, ce contexte qui rend les discussions d’aujourd’hui particulièrement porteuses d’avenir.
Merci. J’aimerais maintenant entendre vos commentaires et répondre à vos questions.
1 Benoît Cazabon (sous la dir.), Pour un espace de recherche au Canada français, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa, 1996.
2 Illustré notamment par un sondage de la firme Angus Reid publié le 8 juin 2006 (http://www.angus-reid.com/polls/view/12152), indiquant que des huit pays sondés, le Canada compte la proportion la plus élevée de citoyens estimant que les immigrants ont un impact positif sur le pays.


