Toronto, le 22 septembre 2010
Notes pour une allocution à la conférence mensuelle de la Société d’histoire de Toronto et de l’Alliance française de Toronto
Dualité linguistique au Canada et récits sur la langue : une toute autre lecture de l’histoire
Graham Fraser — Commissaire aux langues officielles
Seul le texte prononcé fait foi
Mesdames et messieurs, bonjour.
Je vous remercie de l’invitation que vous m’avez lancée d’inaugurer la saison 2010-2011 des conférences mensuelles. J'aimerais aussi vous féliciter pour le travail que vous faites pour faire connaître l’histoire des Ontariens et de l’Ontario français. L'histoire est souvent le parent pauvre dans nos écoles, et le travail de la Société d’histoire est essentiel à la transmission d'une meilleure compréhension de notre passé – en particulier chez nos jeunes et ceux qui nous arrivent d'ailleurs.
Comprendre notre histoire n'est pas nécessairement chose facile. Il est plus simple de raconter des révolutions qu'une évolution graduelle; les rebelles sont plus accessibles et retiennent plus souvent l’attention que les conciliateurs.
En effet, il est facile de trouver, dans l’histoire canadienne, des récits négatifs sur la langue et la politique linguistique au pays qui, bien souvent, mettent l’accent sur les conflits. Bon nombre d’écoles de pensée interprètent l’histoire sous un angle négatif et la présentent comme une série de tentatives ratées pour éliminer la langue française : la conquête par les Anglais; la répression de la rébellion de 1837; la recommandation de lord Durham, en 1839, d’assimiler les Canadiens français le plus rapidement et le plus efficacement possible; la pendaison de Louis Riel, en 1885; l’adoption par l’Ontario, en 1912, du règlement 17 et la question des écoles du Manitoba, en 1916, qui a mis fin à toute instruction dans une langue minoritaire; la crise de la conscription en 1917 et la séquelle de cette crise en 1942; la Loi sur les mesures de guerre en 1970 et, ce que certains ont appelé, « la nuit des longs couteaux », en 1981.
Oui, il est facile de trouver ou d’élaborer un récit négatif au sujet de tous ces événements. La Conquête demeure un point d’ancrage important de la pensée intellectuelle au Québec, comme l’a clairement expliqué Christian Dufour dans son livre Le défi québécois1, publié en 1989. Dans le même ordre d’idées, la révolte des Patriotes est montrée sous un jour dramatique dans le film 15 février 18392, de Pierre Falardeau.
Lorsque John A. Macdonald a refusé de commuer la sentence d’exécution prononcée contre Louis Riel, on pouvait lire dans un journal du Québec : « Riel n’est qu’un nom : c’est l’élément canadien-français et catholique qu’on veut faire danser au bout de la corde. » Et Honoré Mercier, alors chef du Parti libéral au Québec et plus tard premier ministre de la province, a déclaré, lors d’une grande manifestation à Montréal, que l’exécution avait « frappé notre race au cœur3. » Le Parti conservateur a mis un siècle à se remettre de l’effet du choc.
Selon feu l’historien Michel Brunet, de l’Université de Montréal, l’incapacité de Laurier de protéger les écoles francophones au Manitoba était la preuve qu’il n’avait pas réussi à poser les jalons d’un patriotisme commun, qui n’existait pas, et que les Canadiens français pourchassaient un rêve impossible.
« Les Canadiens Français recherchaient la quadrature du cercle ou la pierre philosophale ». Il écrit aussi : « Ce patriotisme commun n’existait pas. Premier ministre du Canada pendant quinze ans, Laurier lui-même n’avait pas réussi à en jeter les bases. La guerre de 1914, la crise de la conscription et la persécution scolaire en Ontario obligèrent les Canadiens Français les plus aveugles ou les plus optimistes à s’interroger sur la nature réelle de l’union canadienne4 ».
Les événements dont Brunet parle, marquent l’action politique et la pensée de gens tels que Henri Bourassa, homme politique nationaliste et fondateur du journal Le Devoir, et le chanoine Lionel Groulx, historien nationaliste et éditeur de la revue l’Action française. Ces événements – vite appelés des « luttes » et des « combats » – ont marqué le récit identitaire des nationalistes canadiens français comme Bourassa et Groulx au début du XXe siècle. Selon l’interprétation qu’en font les historiens, ce récit peut être vu comme un conflit ou de façon négative.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, Bourassa a fait de nombreux discours – au Canada anglais, au Parlement et jusqu’à Edmonton – dans lesquels il étayait les thèses principales du nationalisme canadien français et où il dénonçait les mesures répressives à l’endroit du français au pays. Il a fait la même chose dans le journal qu’il a fondé en 1910. Selon l’historien Michel Bock, pour Bourassa, « la Confédération était un pacte entre deux peuples fondateurs protégeant les droits des minorités françaises, et l’avenir du pays passait nécessairement par le respect de ce principe directeur5 ». Ses positions – sur la conscription et sur les questions linguistiques – lui ont attiré les foudres des Canadiens anglais de l’époque. Cependant, comme le dit Sylvie Lacombe, dans son ouvrage sur la pensée d’Henri Bourassa, « les positions de Bourassa restent relativement modérées lorsqu’on les compare aux opinions émises dans certains journaux canadiens-français, où l’anti-britannisme était courant6 ». Toutefois, selon ce même ouvrage, plusieurs historiens considèrent le rejet, à l’époque, du nationalisme de Bourassa par le Canada anglais, et la montée de l’impérialisme chez les anglophones au tournant du XXe siècle, comme un autre exemple, parmi tant d’autres, du conflit qui opposaient francophones et anglophones et de cette « recherche de la quadrature du cercle » dont Brunet parle.
Lionel Groulx s’est intéressé aussi vivement aux rébellions métisses dans l’Ouest canadien et plus particulièrement aux luttes scolaires, notamment celle de l’Ontario. Cependant, selon l’historien Guy Frégault, ce contact n’a fait que renforcer le pessimisme de Groulx à l’endroit des minorités francophones. Selon Frégault, Groulx conclut avec amertume qu’il y aura désormais, « devant la constitution, deux Canadas : un Canada français respectueux de la liberté de tous, mais borné à sa réserve québécoise, un Canada anglo-protestant, incapable de tolérer, si ce n’est à la petite mesure, l’enseignement de la foi catholique et de la langue française7 ». Selon Frégault, et plusieurs historiens qui l’ont suivi, ce sont ces événements qui ont mené Groulx à croire que la nation canadienne française était de plus en plus « refoulée » au Québec seulement.
Ceux qui voient le Canada comme une série de défaites peuvent reconstituer l’histoire selon cette vision. C’est d’ailleurs l’approche choisie par Normand Lester pour les trois volumes de sa série Le livre noir du Canada anglais, qui est devenue un succès de librairie au Québec.
M. Lester n’est pas seul à avoir opté pour cette approche. Un manuel d’histoire utilisé au Québec, Histoire du XXe siècle, sous la direction de George Langlois, ne mentionne Pierre Trudeau qu’une fois : pour décrire la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre comme une tentative sournoise d’écraser le nationalisme québécois et pour terroriser la société8.
Quant à Pierre Godin, journaliste et biographe de René Lévesque, il écrit que la Constitution de 1982 « détruira petit à petit » le régime linguistique québécois et que l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés est « la dernière tentative d’angliciser le Québec9 ».
À plus petite échelle, il existe plusieurs récits de certains moments clés de l’histoire du Canada français et des communautés francophones minoritaires, comme la communauté franco-ontarienne, chez les historiens qui s’intéressent à leur histoire. Dans son livre Le deuil d’un pays imaginé, l’historien Marcel Martel s’intéresse au Canada français et à ses transformations identitaires entre 1960 et 1976. Selon Martel, « les termes de brisure, de scission, de rupture conviennent pour caractériser ces changements10 ». Gaétan Gervais, lui aussi historien, parle de « la rupture tranquille » et de « l’éclatement du Canada français11 » dans son livre décrivant le passage du Canada français à l’Ontario français. Le récit de l’abandon des communautés francophones minoritaires par le Québec prédomine non seulement chez plusieurs historiens mais aussi dans l’enseignement de cette période de l’histoire des communautés francophones minoritaires.
Un des manuels servant à enseigner l’histoire dans les écoles secondaires de langue française de l’Ontario affirme que « le nationalisme canadien-français devient le nationalisme québécois (le néonationalisme). Comme une pierre friable, le Canada français se désagrège en autant de morceaux qu’il y a de provinces et de territoires canadiens. C’est la rupture du Canada français12 ». Ce même manuel décrit la montée du mouvement néonationaliste du Québec comme étant un des facteurs expliquant cette rupture. « Ce mouvement est particulier au Québec, dont il veut faire un pays indépendant. Ce projet, que repoussent avec vigueur les groupes minoritaires, creuse un fossé entre les minorités et le Québec13 », lit-on dans le manuel.
Maintenant, pour faire contraste – et, j'espère, vous encourager dans votre mission d'information populaire – je vous propose un compte rendu plus positif, un récit fondé sur l’inclusion et le respect.
Alors qu’il était Haut-commissaire du Canada à Londres, Mel Cappe a découvert que, dans les jours qui ont suivi la bataille des plaines d’Abraham, en 1759, l’armée britannique a informé les citoyens de la ville de Québec qu’on respecterait leur langue et leur religion. Michel Brunet, qu’on ne pouvait guère accuser de manquer d’esprit critique – comme l’a dit
Christian Dufour – et qui était l’un des fondateurs de l’école nationaliste de l’histoire du Québec, a écrit que « la générosité du Conquérant, sa bienveillance, son souci de l’intérêt général, son esprit de justice lui acquirent le cœur des vaincus14 ».
Dans le débat à la Chambre des communes du Parlement britannique sur l’Acte de Québec de 1774, sir Edward Thurlow, procureur général, a clairement énoncé les intentions du gouvernement dans les termes suivants :
« Vous ne devez changer d’autres lois que celles ayant trait à la souveraineté française, et leur substituer les lois relatives au nouveau souverain […]. Quant aux autres lois, coutumes et institutions ne touchant pas aux relations entre sujets et souverain, l’humanité, la justice et la sagesse conspirent également pour vous conseiller de laisser les gens tels qu’ils sont15 ».
Edmund Burke, un homme politique, membre de l’Opposition officielle à l’époque, a renchéri en soutenant que si les francophones du Canada héritaient d’une liberté et d’une constitution anglaises, ils feraient une contribution valable et utile à la Grande-Bretagne, peu importe qu’ils parlent français ou anglais, et qu’ils restent catholiques ou non16.
C’est en 1842 qu’ont été amorcées, conjointement par Robert Baldwin et Louis‑Hippolyte Lafontaine, les premières étapes clés vers une démocratie canadienne. Comme l’a écrit John Ralston Saul, il s’agissait du premier acte stratégique dans la création du pays : les réformateurs francophones et anglophones avaient soudainement compris qu’ils devaient travailler de concert17.
On se rappelle de Lord Durham – mais on oublie le fait que, dix ans plus tard, son successeur Lord Elgin a lu le discours du trône en anglais et en français, ainsi consacrant le retour du français comme langue officielle du Parlement.
John A. Macdonald l’avait, lui aussi, compris. En 1856, soit une décennie avant la Confédération, il résumait ainsi la tâche du premier ministre : « Il doit se faire l’ami des francophones sans pour autant renier sa race ni sa langue, il doit respecter leur nationalité », confia-t-il à un ami. « Il faut les traiter comme une nation. Ensuite, ils agiront comme un peuple libre le fait généralement, c’est-à-dire avec générosité. Qu’ils soient appelés [sic] faction, et ils deviendront factieux18 ». L’observation de Macdonald s’est révélée pertinente : ceux d’entre ses successeurs qui ont traité les Canadiens français avec respect ont été reçus avec bienveillance, tandis que ceux qui les considéraient comme une faction ont eu droit à un accueil factieux.
Pour mieux illustrer le sens général de la notion de respect de la part des Canadiens anglais, permettez-moi d’examiner la situation quelques décennies plus tard.
En décembre 1940, durant la Seconde Guerre mondiale, le premier ministre du Québec, Adélard Godbout, a pris la parole devant le Canadian Club de Toronto. Dans son allocution – publiée dans Le Devoir et louangée à la fois par L’Action nationale et The Globe and Mail19 – Godbout met en lumière un groupe de Canadiens anglais qui, selon lui, avaient répondu à leur geste de fraternité20 . Les noms figurant sur sa liste sont à peine connus aujourd’hui. Il s’agissait notamment de W. H. Moore, d’Arthur Hawkes, de P. F. Morley et de Lorne Pierce.
Qui sont donc ces gens? Pourquoi les avoir singularisés à cette époque? Et pourquoi mentionner leurs noms six décennies plus tard? Parce que, selon moi, ces hommes ont jeté les bases d’une identité canadienne qui englobe la dualité linguistique, élément qui a joué un rôle crucial dans la définition du Canada en tant que pays et qui a fait de la tolérance et de l’acceptation des autres l’une de nos valeurs de base.
En 1916, durant la Première Guerre mondiale, plusieurs des personnes précitées ont établi ce qu’on a appelé la « Bonne entente », qui se voulait une tentative pour rapprocher l’Ontario et le Québec, séparés par une faille sans cesse grandissante. Dans le cadre de ce projet, un groupe de professionnels et de gens d’affaires de
l’Ontario sont venus visiter le Québec, et une délégation québécoise s’est rendue en Ontario. L’organisation s’est dissoute lors de la première crise provoquée par la conscription.
Des décennies plus tard, les mots « Bonne entente » suscitaient des moqueries et évoquaient des images d’hommes d’affaires entonnant cérémonieusement « Alouette » dans un élan de bonne volonté un peu gauche dans la foulée des allocutions d’après-repas. Néanmoins, la « Bonne entente » originale a eu des répercussions positives à long terme.
D’abord, de façon plus immédiate, la « Bonne entente » a permis la création de la Unity League of Ontario en 1921, par le sénateur franco-ontarien Napoléon-Antoine Belcourt et des anglophones influents. Robert Talbot, un historien, décrit la Unity League of Ontario, dont le but principal était l’abrogation du règlement 17, de la façon suivante : « En 1923, la ligue comptait quelque 150 membres. Tous, sauf un, étaient des anglophones d’une confession autre que catholique. Elle était composée […] de représentants de toutes les sectes religieuses et de tous les partis politiques […]. Fait révélateur, l’ULO comptait parmi ses membres un certain nombre de personnes qui avaient œuvré au sein de la BUA21 et de la LBE [la Bonne Entente]22 ». En 1927, suite à un travail de longue haleine par la communauté francophone et par l’ULO, le gouvernement ontarien a annoncé qu’il n’appliquerait plus le règlement 17.
Ensuite, examinons le cas de W. H. Moore.
William Moore était un improbable défenseur des droits linguistiques des francophones au Canada. Comme il l’a fièrement indiqué dans sa biographie, il était un descendant des Loyalistes de l’Empire-Uni. Ce fermier de Pickering, en Ontario, a obtenu un diplôme de l’Université de Toronto en 1894, puis a étudié le droit à Osgoode Hall. Plus tard, il allait devenir président du House Banking and Trade Committee. En 1918, tandis que la Première Guerre mondiale faisait rage et dans la foulée du règlement 17, qui abolissait l’enseignement en français en Ontario, Moore signa un livre remarquable, intitulé The Clash: A Study in Nationalities. Dans cet ouvrage, il affirme que les traditions britanniques englobaient le bilinguisme et l’inclusion, et il les oppose habilement à ce qu’il appelle « la rigide approche prussienne ».
De plus, Moore dénonce l’hypocrisie canadienne-anglaise, dont les tenants rappelaient sans cesse la corruption du climat politique québécois sans jamais tenir compte de la situation semblable qui prévalait en Ontario, au Manitoba et en Saskatchewan. « Jugeant [les Canadiens français] par leurs hommes les moins doués et les moins estimables, et nous-mêmes par ce que nous avons de meilleur […] », écrit-il23.
Faisant référence au règlement 17, Moore met en opposition les mesures prises par l’Ontario pour éradiquer le français à la tolérance du Québec à l’égard de l’anglais et du système scolaire protestant, et évoque le fameux contrat dans Le marchand de Venise, de Shakespeare, où Shylock a le droit de prélever une livre de la chair d’Antonio si celui-ci ne rembourse pas son prêt : « L’Ontario a pris quinze onces sur la livre de chair que lui accordait l’Acte de l’Amérique britannique du Nord, alors que le Québec n’a seulement pas mis la main au couteau24 ».
Ce point de vue n’était pas populaire à l’époque. Durant la campagne électorale de 1917, les caricaturistes montraient Laurier (qui s’opposait à la conscription) s’amusant avec le Kaiser, et une carte du Canada toute en rouge impérial, exception faite du Québec, coloré en noir. Un député a qualifié le Québec de « l’enfant gâté de la Confédération », tandis qu’un autre activiste canadien-anglais l’a défini comme « le siège de la peste dans tout le Dominion25 ». [traduction]
Au même moment, la presse anglophone et les défenseurs de la conscription, réservaient un traitement semblable à Henri Bourassa, en raison de ses positions sur la conscription et les questions linguistiques. Selon Sylvie Lacombe : « des députés de l’assemblée législative de l’Ontario demandent l’emprisonnement de Bourassa et d’autres, plus fanatiques, réclament sa pendaison26 ». Gaétan Gervais explique : « alors que Bourassa parlait des Prussiens et des Boches de l’Ontario, ses adversaires le nommaient « Von Bourassa27 ».
Vingt ans plus tard, dans un livre sur le profil des personnalités politiques du Canada, Léopold Richer, journaliste parlementaire, louange Moore, alors député libéral, pour ses convictions, le définissant comme un « libéral, profondément libéral, le représentant le plus complet et le plus typique du vrai libéralisme, dans le sens philosophique et politique du mot ». Et de poursuivre Richer : « Le libéralisme de Moore lui procure une armure de tolérance qui le protège contre les doctrines agressives28 ». Quelle expression délicieuse : « une armure de tolérance » ! Le livre de Moore a eu longue vie. Fait inhabituel pour l’époque, il a été traduit en français29. Richer conclut son texte sur Moore en affirmant que les Canadiens français lui devaient beaucoup30.
Pour emprunter les mots de l’historien Damien-Claude Bélanger, professeur adjoint d’histoire à l’Université d’Ottawa, William Henry Moore est « le pendant anglo-canadien » de la pensée de Bourassa31.
Arthur Hawkes a été publiciste pour le Chemin de fer Canadien du Nord, puis journaliste. (Il a notamment rédigé un compte rendu de l’incendie qui a ravagé les édifices du Parlement, dont il a été témoin.) Préoccupé par le braconnage le long de la frontière entre le Minnesota et l’Ontario, il a fait pression en faveur de la création du parc Quetico, qui a vu le jour en 1909, sous le gouvernement de l’Ontario. Dans son livre intitulé The Birthright32 , publié en 1919, il s’attaque aux préjudices envers le Québec, les Canadiens français et les immigrants. De plus, il y dénonce le fait que le français n’est pas reconnu comme langue officielle en Ontario. Hawkes a été, de même que l’avocat torontois J. M. Godfrey (grand‑père de John Godfrey, ancien député libéral de Toronto, maintenant directeur du Toronto French School), l’un des fondateurs de la Bonne entente.
Également en 1919, P. F. Morley a publié Bridging the Chasm, qui reprendcertains des arguments de Moore. À l’instar de ce dernier, Morley soutient que la tradition britannique était fondée sur le respect et l’inclusivité, et décrit un empire dans lequel les Gallois, les francophones de Jersey, les habitants de Malte et les Sikhs des plaines du Punjab se sentent chez eux et où leurs droits linguistiques sont respectés33. Morley plaide en faveur de la reconnaissance du français comme langue d’enseignement en Ontario. Il conteste également les opinions maintes fois entendues selon lesquelles l’Ontario était une province anglophone, et que, pour bon nombre de Canadiens anglais, le terme « Canadien » était synonyme de « Canadien anglais ». « Pourquoi le Canada anglais et le Canada français ne préserveraient-ils pas chacun leur identité et ne réglementeraient-ils pas leur vie de la manière qui leur semble la meilleure?34 », demande-t-il. [traduction]
Les trois auteurs ont eu une incidence sur le sentiment de vulnérabilité et de méfiance qui habitait les Québécois francophones de l’époque, lesquels par ailleurs étaient confrontés à ce qui pouvait sûrement leur sembler être un flot continu d’hostilité de la part du Canada anglais. Le discours modéré que tenaient ces anglophones faisait un contraste avec le discours dominant de l’époque – qui mettait l’accent sur l’attachement du Canada à l’Empire britannique et à la langue anglaise au détriment du français.
Jean-Charlemagne Bracq, professeur de littérature au Collège Vassar, auteur de The Evolution of French Canada, paru en 1924 – traduit et publié en français, en 1927, sous le titre L’évolution du Canada français – conclut son ouvrage sur une note positive en évoquant notamment le travail de Moore, de Hawkes et de Morley. « Décidément, les Anglo‑Canadiens en sont arrivés à voir leurs compatriotes de langue française sous un angle plus large et plus vrai35 », écrit-il36.
De son côté, Lorne Pierce, directeur de Ryerson Press, a publié en 1929 un essai intitulé « Toward the Bonne Entente », dans lequel il avance l’idée d’un Canada biculturel. Il a d’ailleurs signé de nombreux textes portant sur la dualité de la culture canadienne. Sa contribution la plus importante a peut-être été à titre d’éditeur de manuels – et de protecteur de l’illustrateur C. W. Jeffreys. Ces manuels ont offert à des milliers d’élèves du Canada anglais une image visuelle de l’histoire du Canada français.
Comme l’ont fait valoir les historiens Robert Craig Brown et Ramsay Cook, le projet « Bonne entente » a échoué, malgré sa valeur estimable. Cependant, l’organisation de plusieurs visites réciproques en Ontario et au Québec a suscité l’intérêt de plusieurs Québécois éminents, dont un jeune avocat de Québec, du nom de Louis Saint‑Laurent. « Les Canadiens français, semble-t-il, ont espéré que l’organisation de la Bonne entente aiderait à résoudre de manière satisfaisante le problème linguistique en Ontario. De leur côté, les Canadiens anglais s’attendaient à ce que celle-ci suscite chez leurs compatriotes francophones une ferveur accrue envers la guerre37 ». [traduction] En 1917, le mouvement s’était éteint, incapable de résister à la flambée d’hostilités pendant la crise de la conscription. Cependant, comme le démontre Robert Talbot, ce mouvement a continué, sous ses diverses formes, de « préconiser modération et unité dans une société autrement divisée » et a eu des héritiers, dont la Unity League of Ontario.
Malgré sa courte vie, la Bonne entente a quelque peu ressemblé au Groupe des sept. En effet, elle a motivé les écrivains à définir le Canada comme un pays inspiré des traditions britanniques, mais indépendant; un pays nord-américain, mais qui se forge une identité distincte de celle des États-Unis. L’un des éléments clés de cette identité impliquait la coexistence avec une société francophone et le respect de cette société. Ce sentiment de respect est devenu partie intégrante de la définition du Canada, société qui allait faire preuve d’ouverture envers les gens d’autres cultures et langues.
Ces notions de respect, d’ouverture et d’inclusion peuvent aussi servir dans l’examen du récit historique du Canada français et des communautés francophones minoritaires.
Plutôt que de considérer le manque de popularité des idées de Bourassa sur le nationalisme canadien auprès des anglophones comme étant négatif – exception faite de quelques-uns tels Moore, Morley et Hawkes – on peut plutôt y voir un jalon important, parmi plusieurs. Un jalon vers quoi? Vers l’élaboration d’une identité proprement canadienne qui comprend aujourd’hui, entre autres, la reconnaissance du français et de l’anglais comme nos deux langues officielles, et qui reconnaît la dualité linguistique comme une valeur fondamentale de notre pays.
Je ne suis pas historien, mais que l’on parle de la période de1963 à 1969, de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme – et non de la commission sur le multilinguisme et le multiculturalisme – et de la Loi sur les langues officielles en 1969, est un indicateur de la continuité et de la résilience des idées de Bourassa et de son pendant anglophone. N’oublions pas qu’André Laurendeau deviendra rédacteur en chef du journal Le Devoir en 1957 et qu’il co-présidera la Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme.
On peut aussi voir les idées nationalistes de Lionel Groulx autrement. Plutôt que d’y voir le début d’un nationalisme canadien français « provincial », centré sur le Québec et ses institutions et qui présage la « rupture » et « l’abandon » par le Québec des minorités francophones, on peut plutôt y voir un exemple de ce que Bock appelle « une construction organique de la nation canadienne française qui prêtait une plus grande importance à la notion de tradition qu’à l’appartenance territoriale ou aux structures politiques38 ».
Le récit de certains événements marquants de l’histoire du Canada français et des communautés francophones minoritaires peut aussi être présenté différemment. Plutôt que de voir une série de défaites ou, dans le cas des États généraux du Canada français, une rupture et un traumatisme, cet événement peut être vu comme étant le début d’un chapitre nouveau dans l’évolution des communautés francophones d’un bout à l’autre du pays.
Cet éloignement entre le Québec et les communautés francophones
minoritaires – qui était déjà en voie de réalisation et que les États généraux ont mis au grand jour – s’accompagne d’un vent d’ouverture à l’endroit du Québec, et de la langue et de la culture françaises de la part du gouvernement fédéral39. Si ce vent d’ouverture est certes lié directement à la montée du nationalisme québécois – fait que je n’ai jamais nié – c’est en raison de ce dernier qu’est créée la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, qui mènera à l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969.
L’émergence d’un sentiment de fierté au sein de la société de langue française au Canada ainsi que dans sa croissance et son épanouissement au cours du dernier demi-siècle est aussi lié à la montée du nationalisme québécois40. Par contre, certains ont tendance à mal représenter ou à mal comprendre ce que les Canadiens anglais – tant ceux du début du XXe siècle que ceux des quarante dernières années – ont fait pour appuyer, encourager et habiliter cette transformation. La Loi sur les langues officielles et la politique canadienne de dualité linguistique n’auraient pas vu le jour sans l’appui des Canadiens anglais.
C’est Lester B. Pearson qui a formé la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1963 et qui, en 1966, avant même que la Commission ne publie son rapport, a énoncé les principes sur lesquels devait reposer une fonction publique bilingue41. Mais Pearson ne faisait pas cavalier seul. Davidson Dunton assumait la coprésidence de la Commission royale avec André Laurendeau; Frank Scott y jouait un rôle de premier plan, et Michael Oliver était codirecteur de la recherche.
La Loi sur les langues officielles, adoptée en 1969, a mené à la création du poste que j’occupe actuellement. Les premier et deuxième commissaires aux langues officielles, Keith Spicer et Max Yalden, étaient des Canadiens anglais, nés ici même à Toronto et ayant étudié à l’Université de Toronto. Les deux hommes ont joué un rôle énorme en gagnant la faveur du Canada anglais envers la politique sur les langues officielles.
Ainsi, tout comme il existe une dualité linguistique canadienne, il existe une dualité, voire une pluralité, de récits de l’histoire canadienne. Les démarcations entre les différents récits sont parfois floues alors que d’autres sont plus évidentes, surtout lorsqu’il est question de personnages d’une communauté linguistique différente. Toutefois, c’est cette diversité de récits, de personnages et d’événements qui enrichissent notre compréhension de notre histoire en tant que Canadiens.
J’ai déjà entendu un historien dire qu’à la base, quelqu’un qui sait bien enseigner l’histoire, c’est quelqu’un qui sait raconter une histoire intéressante. Même si notre histoire n’inclut pas de révolutions grandioses comme les révolutions française ou américaine, elle comprend des personnages, des événements et une diversité de récits intéressants et impressionnants. Il nous revient, en tant que Canadiens, anglophone ou francophone, de les faire découvrir et de les raconter, comme vous le faites par ce type d’événement.
Je vous souhaite une bonne continuation!
C’est avec plaisir que je répondrai à vos questions.
2 Voir également 15 février 1839 : lettre d’un patriote condamné à mort, Chevalier de Lorimier, de Marie-Frédérique Desbiens et Jean-François Nadeau, Montréal, Comeau et Nadeau, 2001.
3 Cité dans « The Hanging of Louis Riel », dans As I recall/Si je me souviens bien: Historical perspectives, John Meisel, Guy Richer et Arthur Silver, Montréal, L’Institut de recherche en politiques publiques, 1999, p. 70-71.
4 Michel Brunet, « Les Canadiens-Français face à la Confédération » dans Québec Canada Anglais: Deux Itinéraires, un Affrontement, Montréal, les éditions HMH, 1968, p. 168.
5 Michel Bock, Quand la nation débordait les frontières, Les minorités française dans la pensée de Lionel Groulx, Montréal, les éditions HMH, 2004, p. 74.
6 Sylvie Lacombe, La rencontre de deux peuples élus, Comparaison des ambitions nationales et impériale au Canada entre 1896 et 1920, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2002, p. 92.
8« Cette tentative hargneuse d’éradiquer le nationalisme québécois et de terroriser la société constitue en quelque sorte le coup d’envoi de “ l’ère Trudeau ”, qui durera une quinzaine d’années. » George Langlois, en collaboration avec Jean Boismenu, Luc Lefebvre et Patrice Régimbald, Histoire du XXe siècle, Laval, Beauchemin, 1999, p. 251.
9 Pierre Godin, René Lévesque : L’homme brisé (1980-1987), Montréal, Les Éditions du Boréal, 2005, p. 177 et 191.
10 Marcel Martel, Le deuil d’un pays imaginé, Rêves, lutte et déroute du Canada français, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1997, p. 18.
11 Gaétan Gervais, Des gens de résolution, Le passage du « Canada français » à l’« Ontario français », Prise de parole, Sudbury, 2003, p. 194-195.
12 Michel Bock, Gaétan Gervais et Suzanne Arseneault, L’Ontario français, des Pays-d’en-Haut à nos jours, Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques, Ottawa, 2004, p. 181.
14 Michel Brunet, La présence anglaise et les Canadiens, Montréal, Beauchemin, 1958, p. 142, cité par Dufour, op. cit., p. 23.
15 Cité par W. H. Moore dans Le choc : une étude de nationalités, Toronto, J.M. Dent & Sons, 1918, p. 49.
16 Cité par Christopher Moose dans 1867: How the Fathers Made a Deal, Toronto, McClelland and Stewart, 1997, p. 70.
17 John Ralston Saul, Reflections of a Siamese Twin: Canada at the End of the Twentieth Century, Toronto, Viking, 1997, p. 175.
18 Donald Creighton, John A. Macdonald : le 1er Premier ministre du Canada, Toronto, Macmillan of Canada, 1952, p. 203.
20 Joseph Adélard Godbout, « Quebec and Pan-Canadian Unity », The Empire Club of Canada 1941, Toronto, pp. 225-242. Présentée à www.empireclubfoundation.com.
22 Robert Talbot, « Une réconciliation insaisissable : le mouvement de la bonne entente, 1916-1930 », Mens. Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française, vol. VIII, no 1 (automne 2007), p. 100.
25 Robert Bothwell, Ian Drummond et John English, Canada 1900-1945, Toronto, University of Toronto Press, 1987, p. 131.
27 Gaétan Gervais, « Le règlement XVII (1912-1927) », Revue du Nouvel-Ontario, Sudbury, Institut Franco-ontarien, no 18, 1996, p. 158. Voir aussi Chantal Terrien, Le Règlement 17 et l’affaire Montfort : L'apport de la perspective des cadres à l'étude des enjeux linguistiques au Canada, Thèse en science politique présenté à la Faculté des études supérieures et postdoctorales de l’Université d’Ottawa, 2010, 195 p. pour une analyse des processus de cadrage employés par les journaux qui se sont intéressés à la crise scolaire en Ontario et a règlement 17.
28 Léopold Richer, Silhouettes du monde politique, Montréal, Éditions du Zodiaque, 1940, p. 187-190.
31 Compte-rendu de Damien-Claude Bélanger, de l’ouvrage de Sylvie Lacombe La rencontre de deux peuples élus, Comparaison des ambitions nationale et impériale au Canada entre 1896 et 1920, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2002, dans Mens. Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française, vol. 3, no 1 (automne 2002), p. 99-102.
32 Arthur Hawkes, The Birthright: A Search for the Canadian Canadian and the Larger Loyalty, Toronto, J.M. Dent & Sons, 1919.
33 Percival Fellman Morley, Bridging the Chasm: A Study of the Ontario-Quebec Question, J. M. Dent and Sons, Toronto, 1919, p. 83.
35 Jean-Charlemagne Bracq, The Evolution of French Canada, New York, The Macmillan Co., 1924; L’évolution du Canada français, Montréal, Librairie Beauchemin, 1927, p. 450. Présenté en ligne à www.uqac.ca.
36 Sur les trois auteurs canadiens‑anglais, Bracq a écrit : « The Clash de W. H. Moore est une étude du Canada français riche en inductions historiques, mettant au point la question des écoles françaises dans l'Ontario, et insistant sur la haute valeur du Canadien comme facteur de la vie nationale. Se plaçant sur une base sociologique et dominé par le plus pur libéralisme britannique, il démontre que les adversaires des Canadiens, dans le Haut‑Canada, se sont détachés des traditions et idéals britanniques. Le Birthright de Mr. Arthur Hawkes, protestant contre un impérialisme officieux qui ignore les droits du Canada, met incidemment en relief la valeur du peuple de Québec. The Bridging of the Chasm, de Mr Percival Tellman Morley, est un noble plaidoyer en faveur d'un traitement plus impartial et bienveillant des anciens fils de la France. »
37 Robert Craig Brown et Ramsay Cook, Canada 1896-1921: A Nation Transformed, Toronto, McClelland and Stewart, 1974, p. 265.
39 Voir Frédéric Nolet et Chantal Terrien, « Le gouvernement Charest et les minorités francophones hors Québec : un renouveau ou une continuation ?, dans l’ouvrage sous la direction de Linda Cardinal, Le fédéralisme asymétrique et les minorités linguistiques et nationales, Prise de Parole, Sudbury, 2008, p. 293. Voir également Anne-Andrée Denault, « Abandon ou solidarité ? Les positions politiques des partis politiques du Québec à l’égard des communautés francophones de 1970 à 2007 » dans Joseph Yvon-Thériault, Anne Gilbert et Linda Cardinal, L’espace francophone en milieu minoritaire au Canada : nouveaux enjeux, nouvelles mobilisations, Fides, Montréal, 2008.


