La génération de la Charte canadienne des droits
et libertés
parScott Verity Stevenson
Il suffit de consulter un petit groupe de jeunes Canadiens pour se rendre compte de la diversité des origines et des
points de vue. S’il a fallu deux chemins de fer nationaux pour unir notre pays à la fin du XIXe et
au début du XXe siècle, aujourd’hui, ce sont nos deux langues officielles qui transcendent les frontières
et nous unissent.
Natifs de l’île de Vancouver, du Lac-Saint-Jean,
de la côte acadienne ou de Sturgeon Falls; attachés
au français, à l’anglais,
au gaélique ou à l’espagnol; issus de la minorité ou
de la majorité, empreints d’espoir, d’inquiétude ou
d’optimisme, quatre étudiants de l’Université d’Ottawa
incarnent quelques-unes des différences qui nous distinguent. Cependant,
ils parlent les deux langues qui nous unissent.
Pour Amy Morris, Brigitte Noël, François Picard et Kate Stokes, étudiants bilingues du premier cycle très engagés, la langue est une
corde sensible. Ils ont été interviewés dans la vidéo du Commissariat aux langues officielles, Une
charte, deux langues, mille et une voix, produite à l’occasion du 25e anniversaire
de la Charte canadienne des droits et libertés.
Les jeunes nés peu après l’adoption de la Charte croient
au bilinguisme, éprouvent de la fierté envers les langues du
Canada et font preuve d’un engagement à l’égard du
français, que ce soit leur langue maternelle ou leur langue seconde,
qui va au-delà de leur génération.
Des racines se forment en Colombie-Britannique
« Quand on regarde un peu partout au monde, on se rend compte
que c’est rare qu’on ne parle qu’une seule langue »,
mentionne Kate Stokes, qui commence sa troisième année de
baccalauréat avec majeure en histoire et mineure en études canadiennes. « Le
Canada est une terre d’immigrants. Je trouve que c’est merveilleux
si chacun se sent à l’aise de parler sa langue. »
« J’ai beaucoup d’amis [francophones] qui me parlent
en anglais et à qui je réponds en français afin de pouvoir
pratiquer ma langue seconde. Ça fonctionne bien. »
Kate Stokes a grandi à Sidney, en Colombie-Britannique, sur
l’île de Vancouver, où les francophones sont peu nombreux.
Elle est devenue bilingue en participant à un programme de français
de base de la maternelle à la douzième année, à un échange
d’élèves d’une durée de deux mois à Québec
et à un échange de travail à l’Île-Perrot,
en banlieue de Montréal. Aujourd’hui, elle suit des cours en français à l’Université d’Ottawa
et rédige ses travaux en français le plus souvent possible.
Ce qui la motive à apprendre le français, dit-elle, c’est
une soif de comprendre qui va au-delà du monde qu’elle connaît
, une envie de comprendre ces mondes qui, au premier abord, sont incompréhensibles.
Un voyage en train jusqu’à Québec, en plein hiver, à 15 ans,
a été tout un choc. « Un véritable plongeon
dans la réalité canadienne », se rappelle-t-elle. « Moins
40 degrés, c’était une première pour moi! »
Lors de son échange, elle a étudié au Collège
Saint-Charles-Garnier pendant les mois de février et de
mars avec Rosemarie Tremblay-Lemay, qui à son tour est allée étudier
deux mois avec elle à l’école secondaire Parkland, à Sidney.
L’amour de Kate pour les langues lui vient aussi de ses racines familiales.
Sa grand-mère, Lucille (Dubord) Donnelly, était Franco-Albertaine,
son père a fréquenté une école d’immersion
gaélique en Irlande, et ses parents, francophiles de différents
continents, se sont rencontrés lors d’un voyage de jeunesse en
France.
Madame Donnelly n’a pas transmis le français à ses enfants « parce
qu’elle voulait que son mari comprenne ses enfants », explique
Kate. C’était dans les années 1950, bien avant l’adoption
de la Loi sur les langues officielles et de la Charte canadienne
des droits et libertés.
Le français, la langue de la majorité au Québec
François Picard a grandi à Alma, au Québec, dans
la région du Lac-Saint-Jean, et il se souvient qu’il
savait peu de choses de la Charte ou de la Loi sur les langues
officielles. « Quand on grandit au Québec, on entend
plus souvent parler de la loi 101. »
Même si, à Alma, François habitait dans une région à forte
majorité francophone, il a eu la chance d’étudier intensivement
l’anglais en sixième année et pendant ses trois premières
années d’école secondaire, après quoi il a ajouté à l’étude
de l’anglais celle de l’espagnol. Maintenant membre de la minorité linguistique
d’Ottawa, il est en faveur du bilinguisme officiel de la ville. « C’est
un peu absurde que la capitale nationale ne soit pas une ville bilingue »,
dit-il.
François mentionne que ses parents, des francophones du Nouveau-Brunswick,
parlent un anglais de base acquis lors de leurs études universitaires.
Ses grands-parents, également francophones, sont originaires du Nouveau-Brunswick
et du Québec. Comme il a de la famille au Nouveau-Brunswick et en Colombie-Britannique,
François a amélioré son anglais grâce à des
visites dans ces provinces.
Il a choisi l’Université d’Ottawa, un établissement
bilingue, parce qu’il ne se sentait pas assez à l’aise en
anglais pour fréquenter une université unilingue anglaise. Il
voulait néanmoins avoir la possibilité de mettre son anglais à l’épreuve.
Sa connaissance de l’anglais s’est améliorée puisqu’il
est vice-président des communications de la Fédération étudiante
de l’Université d’Ottawa, une association qui exige le bilinguisme
des membres de son conseil d’administration. De plus, il vit avec sa
petite amie anglophone.
Une grande fierté en Ontario
Le père de Brigitte Noël a appris à la dure à être
fier de sa langue : il était malmené à cause de son
accent francophone à Windsor, en Ontario, où il a grandi. « C’était
très, très difficile », souligne-t-elle. « Il était
harcelé à l’école. Il a développé une
fierté très forte. Peu importe où il nous aurait élevés,
il nous aurait appris le français. »
Dans la ville majoritairement francophone de Sturgeon Falls, en Ontario,
et dans une famille entièrement francophone, Brigitte Noël
n’a eu aucune difficulté à conserver sa langue maternelle,
ni à faire sienne la fierté de son père à l’égard
du français. « Ce qui est important, ce n’est pas seulement
d’apprendre le français. C’est aussi la fierté que
cela apporte », ajoute Brigitte, qui étudie les communications
et qui occupe le poste de vice-présidente des affaires étudiantes à la
Fédération étudiante de l’Université. « Apprendre
l’histoire de la langue est important. C’est beau d’apprendre
la langue, mais s’il n’y a rien qui s’y rattache, ça
ne vaut pas grand chose. »
Un combat continuel en Nouvelle-Écosse
En Nouvelle-Écosse, même sur la côte acadienne,
il n’est pas facile de conserver son français.
« Dans nos villes, tous les échanges se déroulent
en anglais; le français n’a pas de place », déplore
Amy Morris, une Acadienne plus à l’aise en anglais qu’en
français.
« Tout le monde dans ma famille élargie est bilingue. Dans
ma famille immédiate, on se parle seulement en anglais. »
Pourtant, les deux parents d’Amy sont Acadiens. Sa mère a été élevée
principalement en français et son père, en anglais, parce que
sa mère a grandi aux États-Unis.
Même si le français acadien est la langue principale dans l’arbre
généalogique d’Amy, c’est la langue de la majorité en
Nouvelle-Écosse qui domine. « Il est impossible que
les gens se marient uniquement entre francophones. Les Acadiens sont en train
de s’assimiler en Nouvelle-Écosse. »
La prochaine génération : mettre l’accent sur le
français et le bilinguisme
Quel avenir souhaitent ces quatre jeunes de la génération de
la Charte?
« Je veux que mes enfants soient bilingues », déclare
Amy Morris, de la Nouvelle-Écosse. « Je leur parlerai
français pour qu’ils deviennent bilingues. »
« C’est sûr, je veux qu’ils soient francophones
et qu’ils en soient fiers », affirme Brigitte Noël,
de l’Ontario. « C’est aussi important d’apprendre
l’anglais et d’autres langues. Je ne veux pas qu’ils aient à choisir
entre l’anglais et une troisième langue. »
« Je sais qu’il y a des gens qui ne veulent apprendre qu’une
seule langue », déclare pour sa part Kate Stokes, de
la Colombie-Britannique. « Dans ma petite ville, le nombre
d’enfants qui apprennent l’anglais et le français est peu élevé.
Quand vient le temps de choisir entre le français et le travail du bois,
les jeunes optent pour le métier. »
« Je veux absolument apprendre d’autres langues au cours
de ma vie », affirme-t-elle. « C’est essentiel
de comprendre d’autres langues. J’aimerais que ma propre famille
parle le plus grand nombre possible de langues. »
Si François Picard a un jour des enfants, « c’est
certain qu’ils apprendront le français ». Mais, selon
lui, « c’est aussi un atout d’apprendre les deux langues ».
Le français a « un bel avenir. Ça ne veut pas dire
pour autant qu’il ne faut pas se battre », termine-t-il.
Note
La Loi sur les langues officielles a été adoptée
en 1969, tandis que la Charte canadienne des droits et libertés,
qui assure une protection accrue du français et de l’anglais, est
entrée en vigueur en 1982.