Apprendre et conserver une langue : un exercice pour le cerveau
La scène s’est passée il y a près de 30 ans, mais elle est gravée dans ma mémoire. Mon fils le plus jeune, qui fréquentait à l’époque la maternelle d’une école francophone à Québec, jouait avec des enfants du voisinage dans la ruelle derrière la maison lorsqu’on lui a crié de venir manger. Se tournant vers ses amis, il a dit : « Il faut que je m’en aille ».
J’étais à la fois plein de jalousie et de fierté. Je ne pouvais m’empêcher de penser : « Je me suis échiné pendant des heures et des heures, à l’école secondaire, à mémoriser les diverses formes du subjonctif et mon fils, qui ne sait pas encore ce qu’est le subjonctif, et encore moins que l’expression “il faut que” appelle ce mode, venait de prononcer cette phrase sans réfléchir ».
J’ai chéri cette expérience et beaucoup d’autres au fil des années que j’ai consacrées à l’apprentissage de la langue : pendant mes études, à l’âge adulte, quand j’étais journaliste et maintenant, à titre de commissaire aux langues officielles.
Pour ceux et celles d’entre nous qui n’ont pas appris une langue seconde au contact de nos parents ou de nos camarades de jeu, le processus d’apprentissage se fait par étapes souvent difficiles, qui sont accompagnées de pentes raides et de périodes de stagnation. Nous avons tous une façon d’apprendre la langue qui nous est propre : pour certains, c’est en classe, pour d’autres, c’est l’environnement social; certains apprennent surtout par la lecture et le raisonnement, tandis que d’autres font appel à l’écoute et à l’intuition.
L’apprentissage d’une autre langue semble parfois sans espoir, jusqu’à ce qu’un changement survienne dans l’environnement. Pendant ma dernière année du secondaire, je me souviens d’avoir eu un frisson lorsqu’un de mes professeurs, un homme sarcastique qui ne mâchait pas ses mots, m’a dit sur un ton gentil et compatissant inhabituel qui avait rendu son commentaire encore plus épouvantable : « Fraser, vous n’avez vraiment pas le don des langues ». Un an et demi plus tard, tandis que je participais à un projet d’été au Québec, j’ai fait un grand pas en avant. Je suis passé du rang d’étudiant médiocre en français, à l’école secondaire, à celui d'une personne capable de parler et de comprendre la langue.
L’apprentissage d’une deuxième ou d’une troisième langue nécessite l’entrée dans un autre univers, et l’acquisition d’un nouveau code. Pour un locuteur anglophone, les mystères de l’utilisation du « tu » et du « vous » laissent pressentir de nouvelles complexités dans les relations sociales.
Cependant, parler une langue n’est pas, comme certains le pensent, comparable à monter à bicyclette — une habileté qui ne s’oublie jamais une fois qu’on l’a maîtrisée. Ce serait plutôt comparable à l’apprentissage d’un sport : arrêtez de pratiquer, et l’habileté se perd; pratiquez davantage et une amélioration est presque inévitable. Le vieux cliché s’applique : utilisez‑la, sinon vous la perdrez.
Après avoir travaillé au Québec pendant trois étés (j’ai effectué des fouilles archéologiques durant un été, et j’ai été préposé aux soins dans un hôpital psychiatrique situé à l’est de Montréal au cours des deux autres), j’ai finalement obtenu mon diplôme universitaire et j’ai décroché un emploi en journalisme à Toronto. J’ai donc commencé à perdre mon français, mais une amélioration était perceptible s’il m’arrivait de passer une seule fin de semaine chez des amis, à Montréal.
Huit ans après avoir obtenu mon diplôme universitaire, je suis déménagé à Montréal en compagnie de ma famille, et j’ai tout fait pour ranimer et perfectionner mes compétences linguistiques. Une fois de plus, j’avais l’impression que mes oreilles bourdonnaient lorsque j’entendais le son des voyelles glissantes, des diphtongues et des expressions inconnues et quand j’essayais de capter les divers accents et niveaux de langue. L’extraordinaire monologuiste québécois, Yvon Deschamps venait de publier un recueil ses monologues les plus connus, et tandis que le disque jouait, je lisais et relisais les transcriptions, émerveillé par l’œuvre de M. Deschamps et par son effet à l'oreille.
Je me suis finalement rendu compte qu’apprendre et conserver une langue est comparable à acquérir et à maintenir une bonne forme physique. Les façons d’y parvenir sont infinies et agréables dans la majorité des cas. Il faut simplement s’y mettre.
Graham Fraser