|
Des Francos chez l’oncle Sam
Le vaste territoire des États-Unis a été peuplé par des vagues d’immigration. Des gens de partout y sont venus en quête d’un avenir meilleur ou, dans certains cas, contre leur gré.
Qui n’a pas entendu parler du Grand Dérangement de 1755? En déracinant des milliers d’Acadiens du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, cet événement des plus tragiques a eu pour effet de porter aux États-Unis la belle parlure française.
Par ailleurs, on entend souvent parler de nos jours du faible taux de natalité au Canada en général, et au Québec en particulier, où on a recours à l’immigration pour combler le déficit démographique. Pourtant, au début des années 1800, le taux de natalité était si élevé au Québec que le contexte économique de l’époque ne permettait pas à toutes ces bonnes âmes de nourrir autant de bouches. Des milliers de familles canadiennes-françaises sont parties pour la Nouvelle-Angleterre, attirées par les industries en quête de main‑d’œuvre.
Ces francophones se sont intégrés à leur pays d’accueil tout en s’efforçant de transmettre tant bien que mal leur patrimoine culturel et linguistique à leurs descendants. Pendant un temps… Comme on pouvait s’y attendre, les années, la distance et la majorité anglophone ont érodé cette vigueur de souche française. Qu’en est-il aujourd’hui de cette présence francophone au pays de l’oncle Sam?
Quelques chiffres
D’après le recensement de 1990, 1,93 million d’Étasuniens âgés de cinq ans et plus parlaient le français à la maison. Dix ans plus tard, ce nombre avait diminué à 1,64 million. En 2006, une enquête (American Community Survey) a permis d’en compter un peu moins de 1,40 million. Le nombre de francophones a donc baissé de 28 p. 100 en 16 ans.
Le français perd du terrain en faveur des langues parlées par les immigrants d’aujourd’hui, en particulier l’espagnol – la langue de plus de 34 millions d’Étatsuniens en 2006 –, et les langues asiatiques tels le chinois, le filipino – une des deux langues officielles des Philippines –, le vietnamien et le coréen. Parmi les immigrants francophones, 68 p. 100 provenaient du Canada avant 1960, puis ce taux est passé à 37 p. 100 entre 1960 et 1969, et à seulement 8 p. 100 entre 1970 et 1979.

La francophonie dans tous ses états
Aux Etats-Unis, les francophones sont très dispersés du nord au sud et d’est en ouest. En Louisiane, 194 314 francophones formaient 4,7 p. 100 de la population en 2000. Ils sont les descendants des Acadiens victimes du Grand Dérangement et constituent aujourd’hui la plus grande communauté francophone de tous les États américains. Viennent ensuite les États de New York et de la Californie qui comptent respectivement 180 809 et 135 067 francophones, pour la plupart originaires d’Europe. La Floride suit grâce aux Français, aux Québécois et aux Caribéens qui y affluent.
Cependant, quand on évalue la proportion de francophones dans chaque État, c’est au Maine que l’on retrouve la plus forte concentration puisque les 63 640 francophones qui y habitent forment 5,3 p. 100 de sa population. Comme ailleurs en Nouvelle-Angleterre, un grand nombre de ces francophones ont des racines au Canada en raison de la proximité du Québec et du Nouveau-Brunswick.
Les institutions francophones
Pendant longtemps, les paroisses catholiques ont formé le noyau des communautés francophones. En plus d’offrir des célébrations religieuses en français, l’Église veillait au salut de ses ouailles en organisant de nombreuses activités sociales au sein de chorales, de services de pastorale, de cercles féminins, de clubs masculins, de troupes de scouts et de guides, d’équipes sportives et d’œuvres de charité.
La première paroisse francophone des États-Unis, Saint-Joseph, a été fondée au Vermont en 1850. D’autres se sont ajoutées par la suite. De nos jours, la messe est encore célébrée en français dans 58 paroisses qui sont presque toujours bilingues, ou trilingues puisque la population y parle aussi, en plus de l’anglais, l’espagnol, le créole, l’italien, le vietnamien ou le portugais.
Les États-Unis comptent une douzaine d’écoles francophones, surtout privées, qui sont fréquentées par des francophones d’outre-mer, et 90 écoles d’immersion française. Les sept quotidiens francophones qui existaient en 1911 sont malheureusement disparus les uns après les autres. Le tout dernier, L’Indépendant, publié au Massachusetts, est devenu un hebdomadaire en 1962, soit quelques mois avant de mettre la clé sous la porte.
Ces irréductibles Francos
On pourrait penser que la dispersion d’un si faible nombre de francophones dans un si vaste pays anglophone et multiethnique aurait causé la perte de cette riche culture. Contre toute attente, des irréductibles Francos gardent la flamme allumée.
Depuis 26 ans, Biddeford, une petite ville du Maine vibre en français pendant sa Kermesse, un festival franco-américain . Les descendants des Canadiens-français qui s’y sont installés depuis près de 200 ans célèbrent ce qu’ils ont reçu en héritage de leurs ancêtres : leur langue, leur foi et leur culture.
À Lewiston, dans le Maine, le Centre d’héritage franco-américain (en anglais seulement) organise des activités en français pour la communauté, dont le Festival Franco-Fun. Pendant trois jours, les festivaliers célèbrent leur fierté francophone par la nourriture, la chanson et la danse.
Parler pour survivre
Les statistiques montrent bien qu’il y a péril en la demeure. Le français devient de plus en plus minoritaire aux Etats-Unis. Les Franco-Américains ne peuvent compter sur leur gouvernement pour protéger leur langue et leur culture. Depuis maintenant plus de deux siècles, les États-Unis adoptent des politiques linguistiques qui font la promotion de la langue anglaise. À partir des années 1850, de nombreux États, dont le Connecticut, le Massachusetts, Washington, la Californie et New York, ont limité le droit de vote aux seuls citoyens compétents en anglais. Aujourd’hui, 26 États reconnaissent par des mesures législatives le statut officiel et exclusif de la langue anglaise; la plupart des autres le reconnaissent de facto.
Comme ailleurs dans le monde, le français ne survivra que si des gens continuent de le parler, de l’enseigner, de le chanter, de l’aimer. Fort heureusement, qui dit minoritaire ne dit pas nécessairement voué à disparaître. En fait, le pays compte de nombreux francophones qui ont à cœur de préserver leur richesse culturelle. Malgré leur faible poids démographique, les Franco-Américains peuvent être fiers de leurs ancêtres qui leur ont transmis ce qu’ils avaient de plus précieux. À eux maintenant de se faire les gardiens de ce trésor qu’est leur langue.
Langues parlées à la maison par au moins un million de personnes âgée de cinq ans et plus, en 2000 et 2006
| Langue parlée |
Recensement de 2000 |
Enquête de 2006 |
| Nombre |
% |
Rang |
Nombre |
% |
Rang |
| Anglais |
215 423 557 |
82,1 |
1 |
224 154 288 |
80,3 |
1 |
| Espagnol |
28 100 725 |
10,7 |
2 |
34 044 945 |
12,2 |
2 |
| Chinois |
2 022 145 |
0,7 |
3 |
2 492 871 |
0,9 |
3 |
| Français |
1 643 838 |
0,6 |
4 |
1 395 732 |
0,5 |
5 |
| Allemand |
1 383 442 |
0,5 |
5 |
1 135 999 |
0,4 |
7 |
| Filipino |
1 224 241 |
0,5 |
6 |
1 415 599 |
0,5 |
4 |
| Vietnamien |
1 009 627 |
0,4 |
7 |
1 207 721 |
0,4 |
6 |
| Italien |
1 008 370 |
0,4 |
8 |
828 524 |
0,3 |
9 |
| Coréen |
894 063 |
0,3 |
9 |
1 060 631 |
0,4 |
8 |
Sources : U.S. Census Bureau, Census 2000, tableau PCT10; et American Community Survey 2006, tableau B16001.
Nous tenons à remercier Edmund A. Aunger, Edmonton (Alberta) pour les données statistiques fournies.
Bibliographie
Edmund A. Aunger, « Espérance de vie : diagnostics et pronostics concernant l’avenir des communautés francophones en Amérique » dans Francophonies d’Amérique, no 26, 2008, sous presse.
Calvin Veltman, L’avenir du français aux États-Unis, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1987.
La Louisiane francophone
- Saviez-vous que le mot Cajun, souvent utilisé pour identifier la communauté francophone de la Louisiane, vient du mot Acadiens? En effet, les Cadiens, francophones descendant des Acadiens expulsés du Canada par les Britanniques en 1755
, est prononcé cadjin, de l’anglais cajun. Mais les Cadiens ne sont pas les seuls à parler français en Louisiane. Les Créoles, issus des premiers colons français et espagnols, parlent également la langue de Molière.
- Selon le site du professeur Jacques Leclerc
, le français détient un certain statut juridique en Louisiane, situation due à des circonstances historiques. En effet, de 1682 à 1803, le français a été de facto une langue officielle et, de loin, la langue dominante dans toute la Louisiane.
- Vous vous demandez peut-être ce qu’est le français cadien? Y a-t-il des expressions typiquement cadiennes? Vous trouverez réponse à vos questions sur le site du Département d’études françaises de la Louisiana State University
.
- Radio Louisiane
se dit « la voix de l’Amérique française ». Mise sur pied par le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), cette station de radio offre une programmation typiquement louisianaise. CODOFIL soutient également une foule d’organismes francophones qui contribuent à la vitalité du français en Louisiane.
La Floride à saveur canadienne-française
Même si l’anglais est la langue officielle de la Floride depuis 1988 , on peut remarquer que, depuis quelques années, il y a une explosion du français. Ce phénomène s’explique, entre autres, par l’arrivée massive des snowbirds , c'est-à-dire des Canadiennes et Canadiens qui y passent l'hiver. Plusieurs établissements hissent même le drapeau du Canada pour afficher qu’on offre des services en français.
- Le Soleil de la Floride
, Le Vacancier de la Floride et Carrefour Floride sont des exemples de journaux en français. Cette année, plus de 60 000 exemplaires du quotidien québécois La Presse ont également été distribués en Floride de novembre à avril.
- Destination Soleil
est une vitrine virtuelle sur la Floride francophone comptant plus de 5000 textes d'archives, dont une impressionnante liste d’associations francophones de la Floride.
- En 1992, le Mouvement Desjardins a érigé sa première succursale, la Desjardins Bank
, en Floride. Deux ans plus tard, la Natbank , une filiale à part entière de la Banque Nationale du Canada, s’est établie dans cet État. La RBC Banque Royale offre des services bancaires aux États-Unis pour les Canadiens dans une trentaine de succursales en Floride et dans les États du Sud-Est.
Le Maine
Le Maine est de loin l’État ayant la plus grande présence de francophones qui comptent pour plus de 5 % de sa population. Plusieurs signes témoignent de cette forte présence. Par exemple, il n’est pas rare de retrouver plusieurs noms de famille francophones ayant perdu leur accentuation ou étant prononcés en anglais. Une auteure de la région de Jay, Adèle St. Pierre, raconte cette situation dans son article intitulé « What’s in a name? ».
Il est vrai que la situation géographique du Maine a une grande influence sur la présence des francophones, mais il ne faut pas oublier l’histoire. Quatre ans avant de fonder la ville de Québec, le bateau de Samuel de Champlain s’est échoué, en 1604, sur une île de la côte du Maine qu’il nomma Mont Désert, située dans l'actuel parc national Acadia (en anglais seulement). Au début du 19e siècle, plusieurs Québécois et Acadiens s’installèrent dans le Maine pour se trouver du travail dans des domaines en pleine expansion tels la construction, la foresterie ou le textile.
Aujourd’hui, d’autres mesures font que le français est encore présent dans le Maine. Par exemple, l’État n’a pas adopté l’anglais comme langue officielle et, en 2002, il a même inauguré une journée annuelle franco-américaine au cours de laquelle le serment au drapeau américain se fait en français; l'hymne national est interprété en anglais et en français. L’Université du Maine à Fort Kent (en anglais seulement) vante également les avantages de connaître autant le français que l’anglais.
S’appuyant sur le recensement de 2000, Wikipédia présente quelques communautés du Maine comptant plus de 50 % de francophones dans sa population, dont Madawaska (84 %) et Frenchville (80 %).
Sources : www.francomaine.org/Francais/Pres/Pres_intro.html et www.tlfq.ulaval.ca/axl/amnord/maine.htm
|